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L’homosexualité au Maroc - L’Occident de l’Orient

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Pour comprendre la place de l’homosexualité au Maroc, il faut se détacher de l’approche de la sexualité telle qu’elle est conçue en occident, voire même de la manière dont nous abordons le sujet au XXème siècle. L’identification d’une catégorie identitaire spécifique est un concept moderne inventé au XIXème siècle (1868) par un écrivain hongrois, Karl-Maria Kertbeny.

 

En Europe, depuis l'Antiquité

Auparavant, dans la Rome antique par exemple, d’après Florence Dupont (auteure de «L’Erotisme masculin dans la Rome antique»), il existait différentes façons d’être un homme. Ceux qui s’adonnaient aux plaisirs quels qu’ils soient se faisaient appeler mollis («mou»). Ils faisaient partie de la noblesse, ne s’intéressaient pas beaucoup à la politique, ni à la guerre, et s’adonnaient à la philosophie, aux arts… Qu’ils eussent une vie sexuelle ou pas, qu’ils s’intéressassent aux femmes, aux hommes, aux garçons, tout le monde s’en fichait. A l’inverse, celui qui menait une vie austère, toute dans l’effort, dans la guerre, dans la politique, se faisait appeler durus(«dur») et considéré comme hyper viril. Dans les deux cas, le problème était dans l’excès : être vorace, gourmand dans le premier cas, ou rustaud, brutal dans l’autre… Il y avait un équilibre à chercher. La société vous observait, trouvait que vous vous en tiriez bien ou pas, mais sans jugement moral.

 

Néanmoins, après dix siècles de liberté sexuelle au sein de la Rome antique, un des premiers empereurs romains chrétiens, Saint Théodose, proclama en 390 un édit condamnant à mort par l'épée les passifs (un « homme s'accouplant comme une femme » selon le Code de Théodose16).

 

Par la suite, en Europe, et tout particulièrement pendant l’inquisition, on a réprimé certaines pratiques comme la sodomie, …ce qui pouvait aussi bien concerner des actes hétérosexuels ; la pratique d’actes sexuels n’était pas considéré comme une forme d’identité.

 

Chez les arabes

Dans la culture arabe, par nature méditerranéenne, une distinction un peu similaire à celle de la Rome antique s’opère toujours. Nadia Tazi formule l’idée d’une coexistence de deux concepts de la masculinité au Maghreb : d’un côté l’idée de rujuliya, une masculinité virilisante, violente, qui s’affiche, et de l’autre côté une masculinité de « la muruwwa, cette virtus idéale qui jamais ne se conquiert durablement, et que condensent le bien, le libre et beau déploiement de soi exprimant la siyyada, la souveraineté» (Tazi, 1998, 48). Cette dernière conception de la masculinité laisse alors plus de place à des sentiments et des manières d’être un homme qui sont redevables de concepts comme l’indépendance, la respectabilité, la générosité, l’auto-contrôle. C’est une conception qui s’inscrirait décidément dans une tradition de culture plus haute et littéraire.

 

D’après Mohammed Mezziane pour la période médiévale, la sexualité n’était pas essentielle pour définir la masculinité des hommes. De la même façon, aujourd’hui, les pratiques homo-érotiques entre hommes à Marrakech n’affectent pas leur identité de genre. Même s’il peut y avoir une stigmatisation sociale, elle est le plus souvent d’une nature transitoire, tant qu’ils ne prétendent pas à une exclusivité de comportement et qu’ils acceptent le mariage et la reproduction comme accomplissement de leur masculinité adulte. Le plaisir est reprochable, sans plus.

 

Plus spécifiquement comme dans l’empire romain après le IVème siècle, la réprobation va à l’encontre de ceux qui jouent le rôle de la femme. On est zamel parce qu’on passif mais celui qui baise un passif peut en tirer un supplément de virilité et s’en vanter.

 

Reste que la société musulmane, en séparant les univers des hommes et des femmes, en excluant celles-ci de l’espace public, a rendu l’opportunité des rencontres entre hommes et femmes plus incertaines. Paradoxalement, les pays arabes sont ceux où la contrainte religieuse est la plus forte et ou, concrètement, les pratiques homo-érotiques les plus répandues, que ce soit du simple contact ( se toucher, se tenir la main, se laver mutuellement au hammam,…) ou par des rapports sexuels proprement dits. Les actes homosexuels sont pratiqués entre adolescents et considérés, à ce titre comme une forme d’initiation, des erreurs de jeunesse, et dans ce cas, relativement tolérés. Mais ils sont aussi pratiqués chaque fois que des rapports de dominations autorisent les abus : le fqih sur ses élèves, le maâlem sur l’apprenti, le bazariste sur son commis, ou comme autrefois (et ce n’est pas vieux, quelques décennies seulement…), par le maître sur l’esclave. Annick Cogean, grand reporter au journal Le Monde, dans un livre sur Kadhafi, a révélé qu’il ne violait pas seulement les femmes, il faisait la même chose avec les hommes, y compris ses ministres, manière suprême d’exprimer son autorité.

 

Le Maroc

Ce pays, lui, a toujours tenu une place à part dans le monde arabe et pratiqué un islam plus tolérant. La clef est peut-être à voir dans son détachement précoce du califat de Damas, 55 ans seulement après la conquête arabe, dans sa proximité géographique avec l’Europe, son histoire intriquée avec celle de l’Espagne jusqu’à la Reconquista en 1212, puis dans le sens inverse par les incursions et installations de comptoirs espagnols et portugais, et enfin, dans les brèves colonisations espagnole et française.

 

Aujourd'hui

La conception occidentale de l’homosexualité s’internationalise, et s’implante ici aussi, plus vite qu’ailleurs, par les paraboles, internet, l’impact du tourisme. Depuis l’avènement de Mohamed VI, le rôle joué par l’ALCS, une association de lutte contre le sida, en abordant ouvertement et sans jugement les modes de propagations, a certainement libéré la parole. Aujourd’hui, certains médias abordent la question de l’homosexualité, et permettent aux premiers écrivains marocains ouvertement homosexuels comme Abdellah Taïa et Rachid O de s’exprimer. Ce dernier a même reçu, en 2013, un prix littéraire délivré par La Mamounia, prestigieux hôtel de luxe… détenu par des capitaux publics.

 

Le changement de mentalité ne s’est pas encore substitué à l’approche traditionnelle de la sexualité, évoquée plus haut, mais un glissement s’opère. Les débats sur le mariage homosexuel dans différents pays étrangers, la France en particulier, ont été concrètement suivis ici.Le mot "mithly", qui a été inventé il y a à peine six ans pour désigner un homosexuel sans le juger, est en train de se répandre. Internet devient le nouveau mode de rencontres homosexuelles, et l’espace où les adolescents découvrent que leur différence est partagée. Sur le web s’affirmer passif n’est plus tabou. La poussée démographique, le chomage, une sexualité hors mariage plus facile,… retardent l’âge moyen du mariage et permettent, par la même occasion, aux homosexuels d’afficher leur célibat.

 

Marrakech, capitale touristique du Maroc, célèbre pour sa médina mais aussi sa vie nocturne, a eu, à plusieurs reprises, des établissements gays friendly. Toutefois, la tolérance connait des revers fréquents. Dans un pays qui reste relativement pauvre, la frontière entre liberté des mœurs et prostitution est ténue ; dans les médias français, des reportages fréquents sur la prostitution ou sur la pédophilie, amènent chaque fois les autorités à réprimer tout débordement, tout tournage illicite de vidéos, et contrôle activement la moralité des riads et hôtels. Il s’agit de défendre l’image touristique du pays, d’éviter une explosion d’un certain tourisme sexuel, mais aussi de ne pas donner du grain à moudre aux courants islamistes plus radicaux qui se sont implantés ici aussi.

 

Une certaine tolérance, une modification des mentalités s’opèrent donc doucement. Il n'y a pas vraiment, un mouvement de revendication mais les gays ici profitent aussi des avancées des autres pays. Le touriste averti évitera toute tentation illicite, toute attitude trop ostentatoire ; l’enjeu est pour lui-même, pour se protéger, mais aussi pour protéger la quiétude de ceux qui grandissent et vivent ici.



15/12/2013
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